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La biographie de Monsieur R.

Dernière mise à jour : 20 oct.


Crédit photo : https://debeauxlentsdemains.com/le-diois-pour-un-week-end-nature-dans-la-drome/



Mon père, Robert R, naquit en 1918 dans les Hautes-Alpes, à la frontière du département de la Drôme. Son village, La Beaume, est situé au pied du col de Cabre. Issu d'une famille nombreuse et recomposée, il commença à travailler dès l'âge de quatorze ans, tout d'abord en cassant des cailloux sur les routes, puis plus tard, comme maçon. Une vie dure et laborieuse après les évènements tragiques de la Grande Guerre. Quelques années plus tard, il eut l'opportunité d'entrer à la SNCF comme ouvrier polyvalent à la gare de Die. C'est durant cette période qu'il rencontra ma mère.


Josette M. naquit en 1928, dans cette charmante ville de Die. Après divers petits métiers, elle réussit à entrer au service de maternité de l'hôpital comme aide-soignante et travailla chaque nuit. Elle veillait sur les nouveau-nés et leurs mamans et assistait les accouchements. Lorsque les nuits étaient calmes, elle tricotait des brassières pour les nourrissons. Je me demande aujourd’hui combien de Diois possèdent encore ces petits linges de laine comme souvenirs de leur naissance.

Après sa mort, alors que je rangeais les affaires de toute une vie, j'eus la bonne surprise de découvrir des centaines de faire-part qu'elle avait soigneusement conservés sans jamais m'en avoir parlé. Je me souviens encore de l’un d’eux, car il était original. Sur la carte était écrit que les parents avaient la joie d'annoncer les premiers pas dans le monde de leur petit garçon et, à côté, je distinguai deux empreintes de minuscules pieds. C'était drôle et émouvant.

Ma mère a donc grandi à Die avec sa soeur Josiane. Sa maison d'enfance fut aussi la mienne. Elle est encore là aujourd'hui, mais tout autour, bien des choses ont changé. C'est une maison située, presque cachée, dans une impasse sans nom à laquelle on accède par la rue Félix-Germain. Un peu plus bas se trouve la place des Casernes, la Placette, et à ses pieds le boulevard du Ballon. Aujourd'hui livré à la suprématie des voitures, c’était autrefois le lieu des jeux de mon enfance, de ceux de ma mère et de bien d'autres qui s'en souviennent encore.


Lorsque mes parents se sont mariés, ils se sont installés dans la maison familiale. À cette même époque, Josiane est partie s'installer à Montélimar avec son mari et, pour des raisons que j'ignore, mes grands-parents les ont suivis. C'était juste avant ma naissance. J'ai donc grandi dans cette maison entourée de l'affection de mes parents. Je suis fils unique. C'était un choix de mon père de ne pas avoir d'autres enfants. Je crois qu'il craignait de ne pouvoir satisfaire les besoins d'une progéniture plus nombreuse. Sa propre enfance était marquée par le souvenir de devoir travailler durement alors qu'il était encore très jeune. Il ne souhaitait certainement pas reproduire cela avec les siens.

C'était un homme silencieux, qui n'aimait pas raconter son passé ni même parler de lui. C’était ainsi à cette époque, on n'étalait pas ses sentiments. Ce qui importait, c'était de subvenir aux besoins de la famille, de travailler et surtout de ne pas manquer. Mon père était un homme généreux et fier, qui donnait de lui-même sans chercher la reconnaissance d'autrui. Durant de nombreuses années, il allait chaque matin d'hiver, une pelle à la main, pour déneiger l'escalier qui menait à l'école communale et que beaucoup d'enfants empruntaient. Il n'en parlait pas, il le faisait, c'est tout.

Dans mon enfance, Montélimar semblait être le bout du monde et s'y rendre était une véritable expédition. Mes parents n'avaient pas de voiture alors nous prenions le train pour rendre visite à ma tante. C'était pour moi une sortie importante et joyeuse. Nous partions tôt le matin pour rejoindre la gare à pied. Nous prenions d'abord la micheline de Die jusqu'à Livron et là nous devions attendre une heure la correspondance, un train qui venait de Valence et nous déposait à Montélimar. Je me souviens que ce train avait une cabine dont le poste de conduite ne prenait que la moitié de sa largeur et donc à côté, il y avait deux sièges qui faisaient face à la vitre avant, donnant la possibilité de voir les rails. Cela me plaisait tant que, chaque fois, je faisais en sorte de me retrouver à ces places. Peu m'importait si je devais m'asseoir à côté d'un inconnu, de Livron à Montélimar la voie était à moi !


Chez ma tante et mon oncle, je me souviens de cet immense jardin où mon grand-père élevait des poules et des lapins. Pour les nourrir, il faisait cuire un mélange de pommes de terre et de son qui dégageait une odeur très particulière.

Au centre du jardin se trouvait un bassin avec un jet d'eau. Mon oncle allait pêcher des poissons dans le Rhône puis les jetait dedans et nous pouvions, mes cousins et moi, les repêcher à notre tour.

La maison était une longère en pierre avec des fenêtres à petits carreaux. La grande cuisine avec son fourneau à bois était la pièce où nous nous retrouvions joyeusement, bien que parfois, pour les repas de famille, ma grand-mère préparait un gratin dauphinois et dans sa préparation ajoutait du vin, ce qui n'était pas pour me plaire. Le goût était infect, mais il nous fallait finir nos assiettes. J'étais en revanche très adepte du cidre brut qui accompagnait souvent ces repas.

Ces vacances à Montélimar restent, dans ma mémoire, comme de merveilleux souvenirs riches des jeux de mon enfance, dans ce jardin verdoyant qui m'apparaissait comme un vaste monde. Tant de souvenirs alliant les fumets de cuisine aux ambiances familiales.

Mes autres vacances, nous les passions à La Beaume chez ma grand-mère paternelle. Mon grand-père étant mort avant ma naissance, je ne l'ai donc pas connu. C'était un tout petit village où les habitants se connaissaient tous. Ma grand-mère était une femme qui, du haut de mes dix ans, me semblait très vieille bien qu'elle fût tout juste octogénaire. Elle avait le caractère trempé des gens de la terre et aussi petite qu'elle fût, savait embêter son monde. Sa maison était la dernière du village et dans le contrebas, à quelques centaines de mètres, se trouvait celle de nos voisins, les A, un couple d'une soixantaine d'années qui possédait un cheval de trait et des chèvres. Le matin, je descendais à pied les retrouver. J'accompagnais la dame pour traire les chèvres et boire leur lait. Ensuite, lorsque son mari nous rejoignait, il me permettait de monter sur le cheval. Dans les années 60, à La Beaume, il n'y avait déjà plus de commerces hormis un bar et une petite librairie. Je me souviens de cette vieille femme libraire qui était aveugle et qui, lorsque nous faisions des achats, nous laissait récupérer notre monnaie directement dans sa caisse. Deux fois par semaine, le camion du boucher et celui du boulanger venaient livrer les villageois. Aujourd'hui il n'y a plus aucun commerce à La Beaume.

Nous sommes restés vivre rue Félix-Germain jusqu'à mon entré au collège.

J'ai toujours aimé étudier. La connaissance est pour moi l’une des valeurs fondamentales de notre condition humaine et en ce sens un droit pour tous. Je pense que cette volonté de recevoir l'instruction est un peu en réaction face à l'attitude de mon père. Il était convaincu, comme beaucoup de gens de son époque, que la connaissance était le privilège de ceux qu'il nommait

« Les gros », c'est-à-dire la classe notable. Il avait une forme d'admiration où se mêlaient crainte et respect pour les instituteurs, mais il semblait persuadé que le savoir n'appartenait pas aux gens modestes, aux ouvriers... Aux pauvres. C'était une réalité peu contestable dans la jeunesse de mon père qui n'avait eu d'autres choix que de travailler pour survivre. En revanche, pour moi, la réalité c'était une vie simple et confortable au coeur des années 60. Nos deux mondes étaient si divergents qu'il était parfois difficile de nous comprendre l'un et l'autre. Néanmoins c'est dans l'expérience de mon père et sur nos oppositions que j'ai pu forger mon propre caractère.

D'après le témoignage verbal de Monsieur R.

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