• sylnege

Le portrait de Magda

Dernière mise à jour : 18 oct.


Une histoire inspirée de cette photo de Marlène Dietrich






Sur la table du salon, une vieille boite à chaussures. C’est mon père qui l’a posée avant de partir en claquant la porte. Il faut vraiment que j’arrête d’être agressive avec lui. Après tout, il n’est pour rien dans la disparition de Magda.

Je m’assois sur le canapé, les mains posées sur les genoux et durant quelques minutes je reste figée, les yeux fixés sur la boite en carton. Je me décide enfin à soulever le couvercle et je découvre à l’intérieur tout ce qui reste de la vie de ma grand-mère : quelques photos, des lettres, des bouts de papier sur lesquels je peux lire des petits mots tracés à l’encre noire ; une écriture fine, des caractères serrés les uns contre les autres. Au fond de la boite, je trouve une broche surmontée d’une fleur artificielle. L’état général est un peu défraichi mais cela ressemble à une rose trémière faite dans un tissu de velours rouge carmin. Mon regard se pose alors sur les photos que j’ai étalées sur la table basse et je prends l’une d’elles. C’est un portrait de Magda, une grande photo en noir et blanc. Elle pose de façon théâtrale, une main effleurant le bord de son chapeau noir, la tête légèrement renversée en arrière, les yeux mi-clos, la bouche aux lèvres peintes et entrouvertes sur un sourire mutin. Dans cette image en ton sur ton, le chapeau sombre est posé sur une chevelure d’une blondeur diaphane et sur son manteau de vison blanc, comme une tache de sang, est piquée sur le coeur la broche florale.


Je ne la verrai jamais autrement qu’ainsi : jeune, belle et sensuelle. Je ne la connaitrai jamais autrement qu’à travers ces photographies et les témoignages de ceux qui l’ont, pour un temps, côtoyée. Des compagnons de résistance, des hommes et des femmes d’origines juive, membres des unités de la Résistance communiste durant l’occupation allemande. C’est mon père qui m’a raconté ; il a effectué des recherches pour retrouver sa mère.


Leurs témoignages sont écrits dans ces lettres que je n’ai pas encore sorties de la boite, il ne voulait pas que je les lise, pas encore. J’en prends une au hasard. J’extrais de l’enveloppe une feuille de papier jaunie par le temps et je lis :


« Mon cher Peter,


J’aimerais vous aider à comprendre l’histoire de votre vie et pour cela je veux bien vous parler de votre mère. Magda pour les intimes et Magali pour notre réseau de la FTP-MOI. J’étais responsable d’une unité de renseignements au sein de la Résistance et j’avais rencontré Magda lors d’une soirée dans un restaurant parisien, avenue Franklin Roosevelt. C’était l’un de ces restaurants où se retrouvaient bourgeois, collabos, officiers de l’armée d’Occupation, mais aussi quelques résistants en recherche de missions.

Magda chantait merveilleusement et ses représentations étaient admirées de tous dans cet établissement renommé.

Ce soir-là, elle me fut présentée par Joseph Kneler, un résistant du réseau, et j’appris que nous avions une histoire de vie commune ; nous étions toutes deux issues de la bourgeoisie des pays de l’est, elle de Pologne et moi de Roumanie. Toutes deux décidées à fuir notre pays maternel, devenu oppresseur depuis l’arrivée des nazis. Je n’en sais malheureusement pas plus concernant sa famille.

Ce que je peux affirmer c’est que sous ses airs de diva langoureuse et volatile, elle était l’une de nos meilleures agents de renseignements. Les officiers allemands étaient à tel point sous son charme qu’ils en oubliaient leur devoir de réserve et lui livraient des informations confidentielles contre une coupe de champagne, bien souvent la bouteille entière, et quelques heures en sa compagnie. Votre mère est à l’origine de bien des déraillements, que cela soit de trains mais aussi de ces messieurs de la Wehrmacht.

Nous nous sommes perdues de vue après l’exécution du groupe de Missak Manouchian et le démantèlement de notre réseau. J’ai finalement su que Magda avait été arrêtée et déportée au camps de concentration de Mauthausen à l’automne 44.

Ce que je ne m’explique pas, depuis que j’ai lu votre lettre, c’est comment elle a pu réussir à dissimuler sa grossesse et votre naissance dans cet enfer.

J’espère que vous aurez cette réponse un jour, mon cher Peter.


Bien à vous.

Bianca Boïco (Monique pour le réseau)



Je regarde à nouveau le portrait de Magda et à présent son regard me parait plus acéré sous ses sourcils tracés à la pointe d’un crayon et son sourire semble exprimer un certain mépris face à l’objectif. Le photographe était peut-être l’un de ces officiers à qui elle soutirait des informations... Je saisis une seconde lettre dans la boîte et je lis :



« Monsieur,


Après avoir lu votre lettre, je me suis dit que les miracles existaient finalement.

J’ai bien connu Magda, ou tout au moins, nous avons très vite installé une relation de sororité et d’intimité pour nous protéger l’une et l’autre. Nous nous sommes rencontrées au camp de concentration de Mauthausen durant l’hiver 1944 et notre proximité dans les lits du baraquement nous a permis de comprendre le secret que chacune essayait de dissimuler. Nous étions toutes deux enceintes.

C’est dans ce climat de terreur, où le risque d’être gazées si l’on découvrait notre état ne laissait aucun doute, que nous nous sommes rapprochées. Tant que nous pouvions travailler, nous n’attirions pas l’attention et pour tromper la vigilance des gardes, nous dissimulions nos ventres sous d’épais manteaux. Certaines femmes de notre baraquement avaient compris la situation et nous donnaient quelques bouts de pain sur leurs propres rations.

J’ai accouché à la fin mars 1945, un mois avant votre mère. C’est Magda qui m’a aidée. Moi j’étais sans force et terrifiée à l’idée d’être abattue avec mon enfant. C’est elle qui a accueilli ma toute petite fille dans ses bras. Je n’avais pas réalisé combien j’avais crié.

À partir de ce moment, il n’a plus été possible de cacher la situation. Une femme Kapo est venue, s’est approchée de ma couche et a craché sur le sol. Magda s’est levée, a déboutonné son manteau et de ses trente petits kilos a exhibé son ventre sous le nez de la kapo. Cette dernière a écarquillé les yeux et sans dire un mot s’est retournée pour quitter le baraquement.

Les jours se sont écoulés sans que rien ne se passe, puis, à ma grande surprise, on m’a apporté un bol d’eau chaude pour que je puisse me laver ainsi que mon enfant. Les rations sont devenues plus importantes pour Magda et moi et nous avons repris espoir.

Je pense que les kapos avaient senti le vent tourner et le fait d’épargner quelques vies était certainement dans leur intérêt.


Quelques semaines plus tard, Magda est tombée malade. Une mauvaise bronchite qui s’est vite transformée en pneumonie. La nuit de son accouchement sa fièvre était très élevée et ses quintes de toux intensifiaient ses contractions. C’est dans son dernier souffle que vous êtes né, cher Moïse. J’ai bien lu dans votre lettre que vous aviez signé Peter, mais le prénom que Magda avait souhaité vous donner était Moïse ; L’enfant sauvé des eaux. Et c’est bien ce que fut votre arrivée dans ce monde. Les gardes sont venus prendre le corps de Magda, j’ignore ce qu’ils en ont fait. Je pensais qu’ils l’avaient déposé dans la fausse commune, mais on ne l’a jamais identifié.


Quelques jours après votre naissance, les Américains sont entrés dans le camp. Je n’avais plus que la peau sur les os, alors me voir avec deux petits êtres à nourrir était inconcevable pour l’état-major. Une femme en uniforme est venue vous chercher. Il était préférable qu’elle vous emmène, autrement vous n’auriez pas survécu ou ma fille peut-être. Je suis allée prendre les quelques affaires enfouies sous le matelas de Magda et je les ai données à cette femme qui vous tenait déjà dans ses bras. Il y avait peu de choses : quelques photos, des paroles de chansons qu’elle griffonnait sur des bouts de papier et une jolie broche de velours qu’elle aimait beaucoup. Elle était la plus forte et la plus joyeuse de notre baraquement et quand elle chantait, c’était comme si la grâce s’était posée en enfer.


Prenez-soin de vous mon cher Moïse.


Priska




J’ai la gorge douloureuse et des larmes coulent sur mes joues. Je range le portrait de Magda, la broche, les lettres et les quelques autres photos étalées sur la table basse. Je dépose le tout dans la boite et je referme le couvercle. Il est grand temps que j’aille retrouver mon père.


FIN

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